Roger de Tosny et les premiers Normands au service de la « Reconquista »

« Les Normands étaient partis sous le commandement de leur chef Roger pour tuer des païens en Espagne ; ils anéantirent un grand nombre de Sarrasins et s’emparèrent de leurs villes et de leurs forteresses. »

Adémar de Chabannes († 1034), moine et historien sur Roger de Tosny

« De puissants Normands partirent en Espagne pour briser la puissance militaire des Sarrasins et asseoir le pouvoir des chrétiens sur le pays. (…) Puis fut conquise la ville de Barbastro qui possédait des terres et regorgeait de richesses. »

Amatus de Montecassino (XIe s.), historien du sud de l'Italie sur les Normands dans la péninsule ibérique

La décomposition du califat de Cordoue et l’émergence des « royaumes de taifas » modifia fortement l’équilibre politique dans la péninsule Ibérique. Les royaumes chrétiens du Nord profitèrent des faiblesses internes et des conflits entre taifas. Mais pour mener leurs croisades, les chrétiens avaient besoin de soutiens extérieurs et sollicitèrent de l’aide au-delà des Pyrénées. Roger de Tosny († 1040), qui avait dû s’exiler du Nord de la France, arriva au début du 11e siècle. Tandis que son père rejoignait l’Italie, Roger offrait ses services à la comtesse de Barcelone, Ermessenda († 1058). Les chroniqueurs francs occidentaux lui attribuèrent alors le surnom de « Roger l’Espagnol » ou de « Mangeur de Maures ». De nombreux Normands participèrent aussi à la prise de Barbastro en 1064.

E 2.1

La chronique d’Ademar de Chabannes

France, moitié du XIIe s.
Parchemin
Paris, Bibliothèque national de France, ms. latin 5926, fol. 134r

Dans sa chronique des rois francs (jusqu’en 1028), le moine français Adémar de Chabannes décrit de manière très concrète les combats des Normands dans la péninsule Ibérique. Le tableau qu’il donne de Roger Tosny († 1040) est impressionnant : un personnage cruel et rusé. C’est ainsi que l’on caractérisait souvent les guerriers normands. Roger aurait prétendu cuire et manger un prisonnier musulman par jour. Il répandait ainsi une grande peur parmi ses adversaires.

E 2.2.1

(1) Sceau de la comtesse Ermessenda de Barcelone

„ERMESI(N)DIS“, en écriture arabique „rmsnd“
Catalogne, premier moitié du XIe s.
Calcédoine bleue
Gérone, Museu Tresor de la Catedral, Inv. TCG 26

E 2.2.2

(2) Sceau avec inscription coufique

Proche-Orient (?), après 1100
Cornaline
Gérone, Museu Tresor de la Catedral, Inv. TCG 25

Les deux sceaux faisaient partie de l’antependium (parement d’autel) de la cathédrale de Gérone. La calcédoine bleue (1) était autrefois le sceau personnel de la comtesse de Barcelone Ermessenda. Elle régna longtemps au nom de son fils encore mineur, puis de son petit-fils. Le sceau qui porte son nom en latin et en arabe, indique qu’elle gouvernait une région frontalière, habitée par des chrétiens et des musulmans. Elle fit appel au Normand Roger Tosny pour qu’il lui fournisse une aide militaire. Le deuxième sceau (2) fut longtemps attribué à la comtesse Guisla de Lluçà. Mais ceci est remis en question aujourd’hui vu le caractère très général de l’inscription coufique.

E 2.2.3

(3) Trésor d’Òdena: 10 mancusos et 1 Denier

Òdena, Catalogne, XIe s.
Or
Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya, Inv. MNAC 080047-CJT

On utilisait dans la péninsule Ibérique tant des monnaies en argent chrétiens que des monnaies en or musulmanes. Lorsque les deniers musulmans se firent rares, les comtes chrétiens de Barcelone durent se résoudre à faire frapper des mancusos, imitations de deniers musulmans, par des monnayeurs juifs. En 1069, le comte de Barcelone commanda même des monnaies d’or bilingues. Elles sont un exemple de la pluralité vécue des cultures en Espagne. Ces monnaies devaient probablement aussi servir à rémunérer les mercenaires normands.

E 2.2.4

(4) 2 Deniers de Raimond Bérenger II. et Raimond Bérenger II.

Comté de Barcelone, 1076–1082/1096
Avers: BARCINON
Alliage de cuivre et argent
Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya, (a) Inv. MNAC 026997-N; (b) Inv. MNAC 027004-N

Raimond Bérenger II et Bérenger Raimond II étaient jumeaux et régnèrent ensemble un certain temps sur le comté de Barcelone. Après la disparition des monnaies en or musulmanes, ils initièrent une phase de stabilité en frappant de nouvelles monnaies. Le relief abstrait ne présente pas de portraits ou de noms de souverains, simplement le nom de « Barcelone », ainsi qu’un lys héraldique et une croix à branches pattées. Leurs successeurs contribuèrent à la diffusion de cette monnaie en continuant à frapper ce type, exactement comme les Normands qui ne frappèrent pas un type de monnaies propre, mais utilisèrent les deniers de Barcelone dans leurs territoires récemment conquis.