La fin d’une époque ? L’héritage normand de la Sicile

L’apogée culturelle se poursuit sous les successeurs de Roger. La réputation et la confiance en soi de la maison royale normande se reflétait dans sa politique de mariages. Le fils et le petit-fils de Roger épousèrent des princesses de dynasties renommées. Sa plus jeune fille, Constance, fut même mariée malgré la résistance du pape à l’héritier de l’empereur du Saint Empire romain germanique. Lorsque le neveu de Constance décéda sans laisser d’enfant, mettant ainsi terme à la lignée masculine, c’est elle qui hérita du royaume de Sicile. Le royaume changea ainsi de dynastie rejoignant l’empire des Staufen, mais était-ce la fin de l’Italie normande ? La réponse est non, car l’héritage normand continua d’exister. Le fils de Constance, Frédéric II, a vraisemblablement été davantage influencé par l’héritage maternel normand que par celui des Staufen.

F 7.1.1

(1) Base et chapiteau de la tombe de Guillaume Ier

Monreale, cathédrale, XIIe s.
Porphyre
Monreale, Museo Diocesano, ohne Inv.

F 7.1.2

(2) 2. Fragment de marbre avec des mosaïques

Marbre, marqueterie en opus sectile
Monreale, Museo Diocesano, ohne Inv.

L’apogée culturelle du royaume de Sicile continua sous les successeurs de Roger. Guillaume II fit construire de 1172 à 1176 la cathédrale monumentale de Montreale comme nouveau lieu de mémoire et de sépulture familiale. La base et le chapiteau (1) proviennent de la tombe de son père Guillaume Ier. Comme les tombeaux de ses prédécesseurs, il était intégré dans une structure monumentale et complexe à baldaquin et toit en bâtière. La pierre utilisée, du porphyre, était déjà considérée dès l’Antiquité comme le « marbre des rois » en raison de sa dureté et de sa couleur pourpre. Il est probable que des pièces antiques furent réutilisées ou modifiées.

Le fragment de marbre (2) avec des incrustations en opus sectile d’étoiles de verre doré, de marbres polychromes et plaquettes de verre colorées pourrait également faire partie du baldaquin en bâtière de Guillaume. La frise décorative centrale est flanquée de deux frises d’acanthes.

F 7.2

Reliure de l’évangéliaire de l’évêque Alfano de

Palerme, 1173–1182
Feuille d’or, filigrane de vermicelle, perles, pierres précieuses, émail cloisonné
Capua-Caserta, Arcidiocesi di Capua – Archivio Storico Arcivescovile, ohne Inv.

Cette splendide reliure serait un cadeau du roi Guillaume II à l’archevêque Alfano de Capoue. Ce clerc était responsable des fiançailles réussies du roi Guillaume II de Sicile avec la fille du roi d’Angleterre Jeanne Plantagenêt. Avec deux autres diplomates, il avait accompagné la fille du roi Henri II de l’Angleterre à Palerme. La qualité exceptionnelle des émaux cloisonnés permet d’envisager leur production dans les ateliers normands de Palerme.

F 7.3

Chronique d’archevêque Romuald de Salerne

Salerne, fin du XIIe s.
Parchemin
Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 3973, fol. 241v/242r

Cette chronique est une des sources les plus importantes pour l’histoire du royaume de Sicile et de l’Italie du XIIe siècle. Le manuscrit est en partie de la plume même de l’auteur, l’archevêque de Salerne Romuald Guarda. Son récit est surtout celui d’un témoin oculaire, étant un des plus proches conseillers de Guillaume Ier, de Marguerite de Navarre et de Guillaume II. En tant qu’ambassadeur, il représenta les intérêts du royaume aux moments les plus importants de son époque : par ex. à la paix de Bénévent (1156) et à celle de Venise (1177).

F 7.4.1-14

Monnaies de Roger II à Frédéric II

Les souverains normands héritèrent en Sicile d’un monnayage en activité avec ses ateliers monétaires. Les légendes en style coufique et les motifs byzantins sur les monnaies des nouveaux souverains reflètent la diversité du royaume. Ils répondaient ainsi aux coutumes de la population issue de différentes cultures.

F 7.4.1

(1) Ducat de Roger II

Palerme, 1140–1148
Avers: I(ησou)C.X(ριστo)C.R(e)G(nat). IN.AETRN(um) – « Jésus-Christ règne pour l’éternité »
Revers : dans le champ à droite: R(ogerius) R(e)X S(i)C(i)L(ie)S, à gauche: R(ogerius) D(u)X AP(ulie), au milieu: AN(no) R(egni) X – « Le roi Roger de Sicile, le duc Roger de Pouille, en l’an 10 de son règne »
Argent
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1995-351

F 7.4.2

(2) Tari de Roger II

Palerme ou Messine, 1140–1154
Avers : dans le champ : „le roi Roger élevé par Dieu", tout autour : « frappé dans la ville de Sicile en l’an... »
Revers : dans le champ : I(ησou)C X(ριστo)C / NIKA – „Jésus-Christ vainqueur “, tout autour : « frappé dans la ville de Sicile en l’an... »
Or
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1974-45

F 7.4.3

(3) 1/3 de ducat de Roger II

Palerme, 1141–1144
Avers : dans le champ : « dans la ville de Sicile », tout autour : « frappé en l’an… »
Revers : TERCIA DUCALIS – « un tiers de ducale »
Billon
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1949-257

F 7.4.4

(4) Ducat de Guillaume Ier

Palerme, 1156
Avers : I(ησou)C X(ριστo)C – « Jésus-Christ »
Revers : dans le champ à droite : W(illelmus) REX, au milieu R(ogerius) DVX FILIVS EIVS – « le roi Guillaume, son fils le duc Roger »
Argent
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1949-261

F 7.4.5

(5) Tari de Guillaume II

Amalfi, 1167–1168
Avers : dans le champ : W(illelmus), autour : « Le roi Guillaume II, qui souhaite être élevé par Dieu » – « frappé à Amalfi en l’an 563 = 1167/1168 »
Revers : dans le champ : REX (roi), autour : « le roi Guillaume II qui souhaite être élevé par Dieu » – « frappé à Amalfi en l’an 563 = 1167/1168 »
Or
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1994-101

Les follari en bronze selon le modèle romain d’Orient ou les taris en or, qui selon la tradition arabe mentionnent le titre, la date et l’atelier, furent frappés à Palerme et Messine (2), ainsi qu’à Amalfi (7) et Salerne. Sous Roger II s’ajouta le ducat en argent (1–4) dont le langage iconographique byzantin ressort nettement, même dans les ornements du roi représentés ici.

F 7.4.6

(6) Trifollaro Guillaume II

Messine, 1166–1189
Bronze
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1949-267

F 7.4.7

(7) Trifollaro Guillaume II

Messine, 1166–1189
Bronze
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1949-268

F 7.4.8

(8) Tercenario de Tancrède

Palerme, 1189–1194
Avers : « Frappé dans la ville de Sicile sur ordre du glorieux roi Tancrède » – « Puisse Dieu lui accorder un long règne. »
Revers : dans le champ : (T)A(n)C(re)D / REX. / SI / CIL(ie) – « roi Tancrède de Sicile », autour:
+DEXTERA.D(omi)NI.EXALAVIT.ME – « La droite du Seigneur m’a élevé »
Argent
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1995-355

F 7.4.9

(9) Denier de l’empereur Henri VI et de l’impératrice Constance

Brindisi ou Messine, 1194–1196
Avers : +.(H)E(nricus).INPERATOR
Revers : C(onstantia).IMPERATRIX.
Argent
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1949-273

F 7.4.10

(10) Denier de l’empereur Henri VI et de l’impératrice Constance

Brindisi, 1194–1196
Avers : HE(nricus).INPERATOR.
Revers : dans le champ : A.P(uliensis), autour : C(onstantia).INPERATRIX.
Argent
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1951-455

F 7.4.11

(11) Denier de l’empereur Frédéric II

Brindisi, 1221
Avers : + IMPERATOR dans le champ : FR(idericus)
Revers : + REX SICILIE – « roi de Sicile »
Argent
Berlin, Münzkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, Nr. 18209392

Les trifollari (5–6) de Guillaume II avec tête de lion et dattier semblent en revanche s’être affranchis des anciennes traditions. Il faut interpréter les grandes monnaies et les nouvelles valeurs nominales en billon de moindre qualité (8) comme une réaction à la pénurie d’argent. La teneur en argent des deniers introduits par les empereurs souabes après 1194 diminua fortement avec le temps. Cette année-là, Henri VI put se faire couronner roi de Sicile grâce à son mariage avec Constance de Hauteville, dont le nom figure sur des monnaies de billon frappées à Brindisi et Messine (9–10).

F 7.4.12

(12) Tari de l’empereur Frédéric II

Messine, 1220–1250
Avers : F(ridericus) IMPERATOR
Revers : I(ησou)C X(ριστo)C / NI KA – « Jésus-Christ vainqueur »
Or
Berlin, Münzkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, Nr. 18205660

F 7.4.13

(13) Tari de l’empereur Frédéric II

Messine, 1230–1250
Revers: I(ησou)C X(ριστo)C / NI KA – « Jésus-Christ vainqueur »
Or
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 1974-46

F 7.4.14

(14) Augustale de l’empereur Frédéric II

Messine, 1231–1266
Avers : IMP(erator) ROM(anorum) CAESAR AVG(ustus)
Revers : FRIDERICVS
Or
Stuttgart, Landesmuseum Württemberg, MK 16437

Les taris en or (12), dont le poids oscille, mais avec un titre stable, continuent d’être frappés sous Frédéric II avec des inscriptions qui se transforment en enjolivures géométriques vers la fin de son règne (13). Il consacra davantage d’attention à sa nouvelle valeur nominale, l’augustale (14). Son poids d’environ 5,3 g et sa teneur élevée en or devaient hisser cette monnaie au niveau du solidus et du denier islamique. Sur l’avers, Frédéric II se fit représenter dans le style d’un empereur romain avec une couronne de laurier. Le revers affiche l’animal héraldique des Staufen emprunté à l’Antiquité romaine.

F 7.5

Chape de couronnement de Frédéric II / « chape de Charlemagne »

Sicile, début du XIIIe s., Bouclier et bâton : Basse Rhénanie, XVIe s.
Soie, broderie de soie et d'or, bouclier et bâton : broderie de soie et de métal
Metz, Chapitre de la Cathédrale Saint-Étienne, Cl. M.H. 20 mai 1975

Hormis les habits de couronnement de Vienne, ce pluvial est le témoin le plus précieux de la production de textiles siciliens sous les Normands. Il devait à l’origine servir de manteau de couronnement à Frédéric II et présente d’ailleurs une iconographie qui révèle des liens très clairs avec l’empire, particulièrement le motif de l’aigle. Les médaillons avec symboles d’animaux, les ornements floraux et les demi-lunes ouvertes vers le haut renvoient à une tradition orientale.

F 7.6.1

Offrandes de la tombe de Constance d'Aragon (1) Plaque

Palerme, avant 1222
Inscription : + / HOC EST CORPUS DOMINE /
CONSTANCIE ILLUSTRIS ROMA/NORUM
IMPERATRICIS SEMPER AUGU/STE ET
REGINE SICILIE UXORIS / DOMINI IMPERATORIS
FREDERICI ET FILIE / REGIS ARAGONUM
/ OBIIT AUTEM ANNO / DOMINICE
INCARNACIONIS MILLESIMO / CC / XXII
XXIII IUNII X INDICIONE / IN CIVITATE
CATANIE
Argent travaillé et gravé
Palerme, Tesoro della Cattedrale, sans inv.

F 7.6.2

Offrandes de la tombe de Constance d'Aragon (2) Trois anneaux

Palerme, avant 1222
Or, émeraude, rubis rose, pierre bleu-violet
Palerme, Tesoro della Cattedrale, sans inv.

« Ici repose le corps de la souveraine Constance, vénérée impératrice des Romains et reine de Sicile, épouse de l’empereur Frédéric et fille du roi d’Aragón […] »

Frédéric II fut marié en premières noces à Constance d’Aragón. Sa mère Constance de Hauteville avait déjà organisé cette alliance. L’impératrice exerça la régence de la Sicile en l’absence de son mari. A son décès en 1224, elle fut ensevelie dans un sarcophage de marbre antique à la cathédrale de Palerme. On a trouvé dans sa tombe entre autres une plaquette d’argent portant une inscription et cinq anneaux sertis d’une pierre précieuse, dont seuls sont conservés les trois exemplaires exposés ici.

F 7.7

Poèmes de Frédéric II

Pistoia (?), XIIIe s.
Parchemin
Florence, Biblioteca Nazionale Centrale, Banco Rari 217, fol. 29

C’est sous le règne de Frédéric II que se développa la première poésie italienne en langue vernaculaire, dite « Ecole poétique sicilienne ». L’empereur lui-même se voit attribuer six poèmes à des degrés divers de fiabilité. Deux se trouvent dans ce manuscrit : « Poi ke ti piace, amore » (« Puisque cela vous plaît, mon amour », fol. 29r) et « Per la fera membranza » (« En raison du douloureux souvenir », fol. 29r/v). Le thème principal est l’amour, un sentiment sensuel et terrestre ainsi qu’une soumission totale de l’homme à la femme.

F 7.8

Livre de fauconnerie (De arte venandi cum avibus)

Bologne, 2e moitié de XIIIe s.
Parchemin
Bologne, Biblioteca Universitaria, Ms. 717, c. 125-c. 126r

Frédéric II développa une fascination particulière et un intérêt scientifique pour la chasse au faucon à laquelle il s’adonna intensément pendant plus de trois décennies. C’est à cette époque que fut réalisé son œuvre célèbre « L’art de chasser avec les oiseaux ». Il s’agit ici de l’exemplaire le plus ancien et le plus complet de cet ouvrage sur les faucons. Il fut commandé à Bologne par Enzo, le fils de Frédéric. Enzo y a passé plus de 20 ans comme prisonnier.